La bataille oubliée : la nécessité pour la droite de se réapproprier les sciences sociales

             

Nous sommes à un tournant de notre histoire française et européenne, où l’ignorance de notre passé et de notre identité menace notre survie culturelle. Parmi les combats que la droite doit impérativement mener, mais qu’elle délaisse malheureusement trop souvent, se trouve la réappropriation des sciences sociales. Pourquoi les laissons-nous à nos adversaires ? Pourtant, elles peuvent fournir à la droite des cadres d’analyse, des preuves, des descriptions du réel capables de renforcer une stratégie politique : seule la démographie permet de démontrer le remplacement de la population européenne ; seule l’anthropologie offre une vision cohérente de notre peuple, de notre culture et de notre identité. Enfin, seule la sociologie permet d’analyser la situation politique et sociale du pays, afin, dans un premier temps, de prendre le pouvoir, et dans un second, de le conserver.

 

Dans une époque où la gauche possède l’hégémonie culturelle1 sur les sciences humaines et sociales, celle-là même qui, en métapolitique, permet de construire une idéologie cohérente et appuyée sur des faits ou des arguments rationnels, il est regrettable de voir la droite mépriser cette dernière au profit de ses adversaires. Il est urgent, pour les militants de droite, d’investir les campus, les universités et les lycées, afin de promouvoir les sciences sociales auprès des jeunes de droite. J’exhorte donc ces derniers à s’approprier ces disciplines pour détruire l’argument fallacieux du “consensus”.

Arrêtons-nous un instant sur cette notion de consensus en sciences sociales. Combien de fois avons-nous entendu un militant de gauche l’utiliser pour appuyer ses arguments ? Il faut bien comprendre qu’il n’existe aucune “vérité” définitive en sciences sociales. Les consensus qui s’y forment restent profondément conditionnés par l’idéologie dominante des chercheurs et du milieu universitaire.

Contrairement aux lois strictes qui régissent la matière, les faits et analyses en sciences sociales varient selon le contexte, le milieu, l’époque ou le paradigme. Les comportements humains ne se prédisent pas comme on prédit les phénomènes physiques. De plus, les chercheurs en sciences sociales ne discutent pas tant les conclusions elles-mêmes que les données et sources sur lesquelles elles reposent. Autrement dit, le choix des sources détermine largement la conclusion qu’ils finissent par tirer. Les biais idéologiques déterminent donc en grande partie la sélection des sources. Or, depuis les années 60 et l’apparition de la French Theory2, on assiste à une reproduction circulaire de la pensée : les chercheurs confirment les conclusions de leurs prédécesseurs, en ne remettant que rarement en cause les présupposés initiaux. Seule une minorité d’auteurs en France, comme Raymond Aron et Julien Freund ont, depuis les années 60, tenté de renverser ce paradigme, mais leurs travaux ont été progressivement neutralisés. Leurs traductions de Max Weber, par exemple, ont été retraduites au début des années 2000 avec un vocabulaire aligné sur l’idéologie dominante des sciences sociales3.

La question n’est pas tant de savoir si les étudiants eux-mêmes sont majoritairement à gauche, même si l’exemple de Sciences Po le montre (Foucault & Muxel, 2022)4, mais plutôt de comprendre que tout réside dans le corps enseignant et les cadres théoriques transmis. Depuis les années 60, les sciences sociales françaises se sont alignées sur un axe progressiste et postmarxiste, et les figures intellectuelles dominantes imposent leur vocabulaire et leurs présupposés. Même ceux qui leur sont favorables reconnaissent ce phénomène. Pierre Bourdieu, dans Homo academicus, montre comment le champ universitaire se reproduit idéologiquement. Nathalie Heinich, dans Ce que le militantisme fait à la recherche, décrit comment l’engagement politique façonne désormais les normes du milieu. C’est un fait structurel : lorsque les maîtres pensent d’une certaine manière, leurs élèves apprennent à penser selon les mêmes grilles. Un milieu enseignant homogène produit nécessairement des étudiants homogènes. C’est pour cela qu’il faut effectuer un travail de fond pour déplacer progressivement l’hégémonie idéologique que portent les chercheurs en sciences sociales.

Afin d’illustrer que les sciences sociales sont utiles à droite, je vais prendre l'exemple concret de Claude Lévi-Strauss5, la caricature faite de ses idées est pour le moins malhonnête : on le présente volontiers comme un grand anthropologue progressiste. Pourtant, convaincu que les sociétés humaines fonctionnent comme des structures, donc des règles “supérieures” qui organisent les sociétés et les comportements humains, il dénonçait le mélange des cultures qui, au mieux, les homogénéises, au pire, entraîne leur dissolution. Il appelait donc à une séparation des sociétés/cultures entre elles afin de les protéger.  Levi-Strauss ne croyait donc pas au mythe de la merveilleuse société multiculturelle, bien au contraire. Pour lui, la pérennité des sociétés exigeait le maintien de leurs différences culturelles. Il est clair aujourd’hui que ces mots seraient entendus comme provenant d’un obscur blog d’ultra-droite, et pourtant cela vient d’un des plus éminents chercheurs en sciences sociales.

Autre exemple : Émile Durkheim. Dans De la division du travail social, il montre que les sociétés ont besoin de structures et de règles pour fonctionner. Les bouleversements de ces structures entraînent ce qu’il appelle l’anomie, c’est-à-dire une perte de sens qui se traduit, entre autres, par une augmentation des suicides. Une vision éminemment conservatrice, donc, appuyé par la distinction entre le normal (société stable) et le pathologique (société troublée par de rapides changements).

Par ailleurs, bien que l’on entende souvent que les données démographiques ne permettraient pas de mesurer le changement de population, il existe des travaux rigoureux, comme ceux de Michèle Tribalat (dont la carrière fut sabotée après ses recherches, allez savoir pourquoi…), qui permettent de l’illustrer. Elle a, par exemple, montré comment l’immigration extra-européenne pouvait se concentrer dans certaines villes ou certains quartiers. D’après son étude, à La Courneuve ou à Aubervilliers, ces enfants représentent jusqu’à 75 % des moins de 18 ans.

Aller au cœur de là où se forme le corpus idéologique de la gauche est extrêmement stimulant intellectuellement pour cerner les contradictions internes à la pensée égalitariste. Chacun peut contribuer à cette bataille culturelle : lire la sociologie et l’anthropologie de droite, mais également celle de gauche, pour la méditer et la réfuter. De plus, et bien qu’il y ait eu du progrès ces dernières années, il est nécessaire d’organiser des conférences, des séminaires et des cycles de formation orientés vers l’apprentissage des sciences sociales : il manque clairement des moyens pour vulgariser la pensée socio-anthropologique de droite, d’abord chez les militants de droite, puis progressivement chez le grand public. Il s’agit de penser ces outils non seulement comme un savoir à acquérir, mais comme un instrument servant une stratégie politique.

Nous avons longtemps été le camp de la subversion ; il est temps désormais d’aller plus loin et de produire et diffuser une contre-culture. Cela passera nécessairement par la réappropriation des sciences sociales.

 

 

1 : L’hégémonie culturelle (Gramsci) est le concept désignant la capacité d’un groupe social à imposer sa vision du monde comme norme implicite, non par la contrainte, mais via les institutions (école, université, médias, culture). La Nouvelle Droite a repris cette notion pour montrer que la gauche intellectuelle, en France, occupe aujourd’hui cette position dominante et diffuse ses catégories comme allant de soi.

 

2 : La French Theory désigne un ensemble de courants intellectuels français, principalement issus des années 1960‑1970, qui ont profondément influencé les sciences sociales et humaines à l’international. Elle regroupe le post-structuralisme, le postmodernisme et certains travaux critiques inspirés du marxisme, et s’attache à déconstruire les structures de pouvoir, le langage et les représentations sociales. Dans les sciences sociales, cette approche privilégie l’analyse des discours, des normes et des mécanismes de domination, souvent au détriment des faits empiriques ou quantifiables, ce qui crée une vision du monde centrée sur les constructions symboliques plutôt que sur la réalité matérielle. Elle impose également un vocabulaire spécifique et des cadres conceptuels qui deviennent rapidement normatifs dans les milieux universitaires. L’impact se ressent jusque dans la formation des étudiants : les cadres analytiques et les présupposés idéologiques de la French Theory influencent profondément les curricula, orientent la recherche et façonnent la perception qu’ont les jeunes universitaires de la société et des rapports de pouvoir. C’est ce phénomène qui explique en partie la reproduction idéologique au sein des sciences sociales françaises depuis les années 1960.

 

3: petite précision : il s’agit ici de la traduction de l’oeuvre de Max Weber, notamment par Isabelle Kalinowski et Catherine Colliot-Thélène. Il ne s’agit pas de critiquer ces traductions en tant que telles, la retraduction d’œuvres classiques est évidemment légitime, mais de souligner que le corpus français reste limité. Ce manque de diversité de traductions empêche d’aborder l’œuvre sous différents angles et introduit inévitablement un biais pour tout lecteur francophone.

 

4: Foucault, M., & Muxel, A. (2022, 18 octobre). Sciences Po : à gauche toute !. Telos.

“https://www.telos-eu.com/fr/societe/sciences-po-a-gauche-toute.html”

 

 5 : Lorsque nous parlons d’ethnodifférentialisme au sens de Lévi‑Strauss, il s’agit exclusivement des différences culturelles et sociales entre les sociétés, et non de différences raciales ou biologiques. Le terme Ethno différentialiste me paraissait plus parlant, mais pour rester rigoureux il faudrait plutôt parler de Différentialisme culturel.

On se référera notamment à Race et Culture (discours à l’UNESCO, 1971) et surtout au chapitre 2 de Race et Histoire (1952)


Martin Lefevre