« On peut violer l’histoire à condition de lui faire de beaux enfants » écrivait Alexandre Dumas. Or, lorsque le débat public s’empare de l’histoire, ses rejetons sont infirmes et aliénés. La polémique soulevée par Jean-Michel Aphatie le 25 février dernier n’a pas fait exception. Le chroniqueur comparait à l’antenne de RTL la colonisation française en Algérie à du nazisme : « Chaque année on commémore le massacre de tout un village [Oradour-Sur-Glane, 1944]. Mais on en a fait des centaines nous en Algérie […] Les nazis se sont comportés comme nous, nous l’avons fait en Algérie ». Au-delà de la levée de drapeaux stérile mais compréhensible qu’a provoqué ces propos, il est nécessaire de comprendre en quoi un tel discours nous empêche de penser de manière objective notre histoire. Autrement dit, les débats politiques s’appropriant l’histoire sont saturés par les concurrences mémorielles, détruisant la légitimité d’une histoire fondée sur l’analyse scientifique de sources.

    Mais alors, est-ce vrai, les Français se sont-ils comportés en nazis avant l’heure ? À quoi Jean-Michel Aphatie fait-il référence ? Mais surtout : quel est l’intérêt politique pour la gauche de porter un tel message ?

 

 

Papa, qu’as-tu fait en Algérie ?

    Les déclarations de Jean-Michel Aphatie sont avant tout le symptôme d’un passé qui ne passe pas. S’il est si difficile pour les journalistes d’apporter des éléments historiques pour le contredire, c’est que la recherche historique est dominée par la gauche depuis près de 60 ans. Mieux encore, elle transforme cette recherche historique en plaidoyer mémoriel. La France regarde toujours de côté les faits de son histoire liée à l’Algérie, préférant déguster un discours idéologique. L’historienne Raphaëlle Branche publia en 2020 son ouvrage Papa, qu’as-tu fait en Algérie ? portant sur la difficulté des appelés du contingent à évoquer leurs expériences, symptôme d’un tabou largement répandu. À cela s’ajoute les rapports encore conflictuels entre la France et l’Algérie : autant d’épines dans l’affirmation d’un discours neutre et factuel sur une histoire lacérée par les mémoires concurrentielles entre Français et entre Algériens.

    Ici, Jean-Michel Aphatie se place du côté des mémoires algériennes. Celles pour qui la guerre d’Algérie commença lors de la prise d’Alger par l’armée de Charles X le 5 juillet 1830. Si le règne de ce monarque absolu fut court, l’expansion des territoires sous contrôle français au Maghreb se poursuivit avec Louis-Philippe Ier, roi des Français de 1830 à 1848. Ce monarque libéral reçu la patate chaude de l’expédition lancée par son prédécesseur. Cette situation de politique intérieure est à considérer pour comprendre le détachement entre les politiques voulues par le nouveau souverain et son armée stationnée depuis Charles X en Algérie.

 

Les Enfumades

    Pour saisir les propos du chroniqueur de Quotidien, il convient de comprendre quelles sont les actions comparées au massacre d’Oradour, perpétrées par la France en Algérie. Il s’agit de ce que l’historiographie a appelé « enfumades », prenant principalement place entre 1844 et 1845. À cette époque, l’armée française menée par le général Bugeaud faisait face à une résistance des populations sous la houlette de l’émir Abdelkader. Les enfumades étaient alors des courses poursuites où les villageois couraient eux-mêmes se réfugier dans des grottes pour échapper à l’armée française avant d’être asphyxiés par des fascines enflammées à leurs entrées. L’exemple le plus célèbre reste l’enfumade de la grotte de Dahra. Entre le 18 et 19 juin 1845, les troupes du colonel Pélissier furent attaquées par environ 1 000 algériens autour de la commune d’Ouled-Riah. Lorsque les Français commencèrent à riposter, les autochtones se mirent à fuir. Alors, l’armée française les poursuivit. Une partie des Algériens partit en direction des grottes pour s’y cacher, amenant les troupes de Pélissier jusqu’à l’entrée des cavités. De la suite des évènements, nous ne disposons que d’un récit relatant les dires de Pélissier, défendant son honneur. Si nous considérons sa version des faits, et contrairement à ce qu’aimerait faire croire Jean-Michel Aphatie, les Français n’avaient pas pour objectif de massacrer les civils, mais de les faire sortir de leur cavité. Des sanctions en réaction à leur assaut devaient évidemment être de mise mais leurs vies sauves. L’Akhbar, journal algérien, relatait l’évènement en adoptant le point de vue français dans son édition du 1er juillet 1845 : « Le colonel leur fit jeter des lettres où on leur offrait la vie et la liberté s’ils consentaient à rendre leurs armes et leurs chevaux […] . Les Ouled-Riah refusèrent de le faire. Quelques femmes qui ne partageaient pas le fanatisme sauvage de ces malheureux, essayeront de s’enfuir, mais leurs parents et leurs maris firent eux-mêmes feu sur elles pour les empêcher de se soustraire au martyre qu’ils avaient résolu de souffrir. Une dernière fois M. le colonel Pélissier fit suspendre le jet des fascines pour envoyer dans les cavernes un parlementaire français. Celui-ci, accueilli par une fusillade, dut se retirer sans avoir rempli sa mission. […] Alors, à bout de patience, on rendit au feu toute son intensité. […] » (1).

    La tuerie, vécue comme une défaite, fit environ 700 victimes et le colonel Pélissier dû s’en justifier auprès de ses supérieurs. Par ailleurs, l’Etat-major dont le ministre de la Guerre Soult ainsi que de nombreux parlementaires s’indignèrent des méthodes utilisées et n’approuvèrent aucunement les massacres commis en Algérie.

 

Comparaison n’est pas raison

    En revanche, le massacre d’Oradour-Sur-Glane relève d’une autre dimension. Le petit village de Haute-Vienne ne connaissait pas de maquis pendant la seconde Guerre Mondiale. Il s’agit certes d’une terre de gauche mais le second conflit mondial se passait majoritairement sans heurts entre Allemands et Français à Oradour. Il faut dire que l’occupant n’était guère présent. Or, en 1944 ont lieu des incendies de villages aux alentours et des assassinats de civils perpétrés par la division allemande Das Reich, à l’image du massacre de Tulle se caractérisant par la pendaison arbitraire de 99 hommes le 9 juin 1944.

    Le sort d’Oradour est par la suite scellé et planifié par les autorités allemandes, au moins un jour avant le passage à l’acte, en accords avec les milices vichyistes qui participeront au massacre. Le 10 juin, des colonnes organisées de plusieurs centaines d’hommes furent acheminées vers le village d’Oradour, l’encerclant méthodiquement afin d’éviter tout échappatoire. Les Allemands rameutèrent les villageois mais aussi les civils autour du village jusqu’à une même place. Une fois le rassemblement effectué, les hommes de plus de 14 ans furent fusillés à part. Femmes et enfants furent quant-à-eux réunis dans une église incendiée au même titre que de nombreuses autres maisons et bâtiments publics. Le village entier est rasé et 642 victimes sont dénombrées.

    De fait, si la cruauté d’une tuerie de masse reste la même, les modalités de comparaisons sont limitées. Au-delà des considérations morales, il est donc possible d’observer des différences. Pour cela, il est nécessaire d’évacuer tout jugement de relativisme à la façon de Bernard Lugan affirmant « c’est la guerre, c’est comme ça » (2). Cela rendrait toute réflexion stérile. À Oradour, l’armée allemande n’agit pas après une attaque des civils contrairement à ce qui précède les enfumades. De plus, les Algériens se réfugient eux-mêmes et opposent une résistance tandis qu’à Oradour les civils sont conduits sur les lieux d’exécution en se laissant faire : ils n’ont pas de crainte de l’occupant car ne l’ont jamais vraiment vu à Oradour. En Haute-Vienne, il s’agit également d’un acte prémédité et planifié d’extermination d’un village tandis qu’il s’agit du résultat d’une course-poursuite en Algérie : l’Etat-major français n’est pas au courant de la tuerie avant que l’initiative de Pélissier ne soit lancée. Enfin, il est évident que les enfumades ne s’inscrivent pas dans une idéologie nazie d’accaparement d’un espace vital pour une race aryenne. Toutefois, si la compréhension de l’histoire amène à observer des comparaisons, tenir un propos politique en comparant à outrance pour savoir si l’un est pire que l’autre revient à nier la légitimité d’une histoire fondée sur des sources.

 

Les mensonges d’Aphatie : une nécessité politique

    Au-delà de savoir si le chroniqueur de Quotidien dit vrai ou non, il est primordial de comprendre ses intentions. Il s’agit là de l’élément le plus crucial de cette histoire. La polémique n’est que la forme cachant le fond : faire avancer son agenda politique. En effet, rapprocher les enfumades du nazisme permet de faciliter la qualification de « génocide » créée par Lepkin pour désigner la Shoah. En ce faisant, Aphatie souhaite inscrire la colonisation en tant que crime contre l’humanité. Or, si nous nous référons à la définition de génocide, l’intentionnalité de la hiérarchie et l’ampleur du massacre sont des éléments disqualifiant de génocide les enfumades. Alors, si nous l’utilisons, nous sommes en plein dans la repentance et la victimisation à but purement politique.

    De fait, l’embuscade tendue par la gauche est donc de vouloir répondre factuellement en tombant dans le piège de la concurrence mémorielle, où le plus apitoyant en sort vainqueur. Le paradoxe apparait être le suivant : les éléments factuels sont digérés par une gauche aux manettes des universités. Se faisant, vouloir contrer cette offensive mémorielle contraire à toute rigueur scientifique revient à nier ce qui est avéré par les universitaires. Ceux-là mêmes qui propagent leur idéologie en usant des faits dont ils sont seuls à pouvoir en attester la véracité.

    Ainsi, la réaction, jadis arme d’estoc de la droite, devient un outil pour la gauche afin de discréditer sans fin ses opposants. Il ne pourra exister de voie de sortie que lorsque le gauchisme cessera d’enfanter des discours galeux au profit d’une mémoire militante. En effet, outre la destruction de la sagacité de l’histoire, ces discours ne sauraient engendrer autre chose que des réactions aux infirmités similaires et à l’objectivité douteuse. Si l’histoire a toujours été un champ dont les recherches étaient motivées par les idées politiques de ses universitaires, la gauche réussit peu à peu à la transformer en un sous-champ de son militantisme. Alors, il est nécessaire d’agir et de lutter contre ce gauchisme culturel avant que l’histoire n’en subisse un matricide.

 

 

(1) Alain Ruscio (dir.), Encyclopédie de la colonisation française, Les Indes Savantes, Paris, 2019.

(2) Interview de Bernard Lugan pour Omerta : https://youtu.be/w3-bt6QDjH0?si=3LoDPnUBpQsRK3yf