En 1989, la Roumanie était sous la férule de Ceausescu depuis 1965. Le régime, à bout de souffle, était coincé entre une austérité budgétaire – reflet d’une dette importante – et une surveillance menée par la Securitate – reflet d’une déconnexion croissante entre le pouvoir et sa population. Le régime socialiste de Bucarest était fragile. Et dans son agonie, sa volonté de nier les élans vitaux de son pays et de son peuple, n’ont mis que davantage en évidence le fait qu’il était déjà mort. 

Timisoara est devenue le point de départ de ces aspirations en Roumanie. Ville frontalière proche de la Serbie, de la Hongrie et de l’Europe centrale, elle était également connectée aux idées de l’époque via une vie étudiante et intellectuelle forte : Soljenitsyne, Kundera, Milosz, Orwell. L’influence de grands auteurs critiques du socialisme côtoyait l’influence occidentale de la BBC et Vocea Americii dans des clubs étudiants clandestins. Les conditions de vie déplorables des étudiants entassés dans des dortoirs à 8, non chauffés et sans eau chaude la plupart du temps ont également participé du mécontentement généralisé ; mettant en évidence que le malheur et la faim sont des conséquences directes du socialisme. Nul doute que la question sociale a trouvé un écho puissant, à la fois dans le vide monumental du Palais du Parlement de Ceaușescu — érigé au prix de la destruction d’une partie du centre historique de Bucarest, et pour la somme de 4 milliards d’euros actuels — tout comme elle a résonné dans le quotidien des étudiants, contraints de faire la queue dès cinq heures du matin pour se rationner en pain et en huile, comme dans celui des citoyens, privés de chauffage dans les écoles et les hôpitaux durant l’hiver. 

Mais afin de compléter l’idéal communiste, il fallait ajouter la violence et la peur à la faim. Les étudiants étaient surveillés. La censure était imposée et des informateurs se cachaient dans les rangs des étudiants. La Securitate, à l’instar de ses équivalents dans les autres Républiques, ont su manier la ruse aussi bien que la force. Les discussions étaient surveillées, dans les dortoirs, les amphithéâtres, les cantines. Des entretiens étaient imposés aux étudiants lorsqu’ils étaient pris à écouter des radios interdites, à parler à des étrangers. Cette dernière donnée était importante dans cette région où vivait une importante communauté hongroise et où les échanges avec les étudiants étrangers d’Europe centrale étaient l’occasion de faire voyager des idées, des concepts, des livres… 

Dans ce contexte dégradé, cette surveillance et cette répression ont fourni les étincelles favorables au déclenchement de la révolution. L’ironie du sort voulut que cette révolution contre le régime communiste s’appuyât sur l’ardeur d’un individu : l’assistant-pasteur, d’origine hongroise, László Tőkés. Critique du régime, ses sermons étaient alors enregistrés et diffusés par les étudiants. Ces derniers ont joué un rôle central dans la diffusion de slogans : « Libertate ! » « Jos Ceausescu ! » ou encore « Vrem pâine ! » (Nous voulons du pain). Ils s’organisaient en réseaux clandestins, transmettaient les informations, d’amphithéâtre en amphithéâtre. Ils constituaient alors déjà une masse de soutien importante. 

C’est ainsi que le 15 décembre 1989, lorsque les autorités cherchèrent à expulser László Tőkés de son logement, les étudiants furent les premiers à se rassembler pour le soutenir. Ils se rassemblèrent devant l’église en signe de protestation. Ils formèrent un bouclier humain pour empêcher la police d’entrer dans le logement de László Tőkés. Par solidarité religieuse, ou pour s’opposer au régime, une foule de plus en plus importante finit par se rassembler. Les étudiants furent les premiers depuis l’arrivée de Ceausescu à scander des slogans anti-régime publiquement. 

Dès le 16 décembre, les cours furent perturbés. Les étudiants quittaient les amphithéâtre, parfois encouragés par leurs professeurs. Les dortoirs se transformèrent en quartiers-généraux, les cartons des cantines en pancartes et les plus motivés passaient de chambre en chambre pour convaincre les plus hésitants. Si peu, et le régime était déjà dépassé…

Le 17 décembre, ils entraînèrent à leur suite les ouvriers, les enseignants, le tout-venant. Des milliers de manifestants finirent par se retrouver dans la ville aux abords de l’Opéra, entonnant des chants libertaires et religieux. La violence de la répression ne se fit pas attendre et l’armée roumaine et la Securitate procédèrent à des arrestations, des passages à tabacs et tirèrent dans la foule. On estime à une soixantaine le nombre de civils alors tués. Les meneurs étaient traqués. Dans la nuit du 17 au 18, ils ont été tirés de leur lit, frappés, menottés et envoyés dans des camions. Néanmoins, les étudiants ont continué à se mobiliser, malgré la violence. Cette ténacité et ce mépris du danger de jeunes gens qui n’avaient plus rien à perdre, a décontenancé les tortionnaires. La peur, cette illusion, s’est évanouie et dévoila, à mesure que s’éloignaient les bruits de bottes, la vacuité du pouvoir socialiste. 

Le retrait des forces armées dès le 20 décembre ont mené à la proclamation de la ville comme « oras liber » (ville libre) grâce à l’action conjointe des étudiants et des ouvriers. Le Comité Démocratique de Timisoara fut créé, et comptait des étudiants en son sein. Ces derniers ont su mettre en œuvre toute une chaîne de commandement avec un soucis de stratégie et d’efficacité opérationnelle. La révolution qui ne disait pas son nom était alors en ordre de marche et gagna rapidement Bucarest. Face à la contestation, le dictateur socialiste n’eut d’autre recours que la fuite. Lui et sa femme furent rapidement rattrapés par le peuple qu’ils avaient trahi, et exécutés.  

C’est ainsi que dans un contexte de déclin et de répression la jeunesse étudiante roumaine a mené son pays tout entier vers la liberté. Les étudiants sont descendus dans la rue et l’ont conquise sans avoir recours à la violence. Ils ont transformé une mobilisation religieuse en révolution politique, et par une organisation spontanée et réussie, ont su lancer une boule de neige qui eut raison de la tyrannie communiste. Lecteurs, ils écoutaient la radio et débattaient de leurs idées ; solidaires, ils ont su s’organiser en dépit des privations, de l’espionnage et des risques d’arrestation. Ils ont souffert de la faim, du froid et de la répression ; loin de les affaiblir, la souffrance leur a donné la force de vaincre. 

 

Et c’est pour ça que nous sommes là, n’est-ce pas ? Car après tout, à quoi bon avoir raison si c’est pour perdre ? 

 

Léopold Fournon